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EDITO N°12 24.10.01

Etre président/e de la République, qu'est ce que c'est ?
Parmi d'autres fonctions, c'est décider de la paix et de la guerre, des relations internationales, redoutable et exorbitante responsabilité ! Décider de la vie de la mort de ses concitoyens, et des autres, en somme à l'intérieur du pays et au dehors.
C'est aussi représenter la France, c'est aussi arbitrer, c'est maintenir la cohésion sociale et en mesurer les conditions et le prix ; Suffit-il d'être une image, à quel prix, être un père, et/ou une mère, un guide, un chef des armées, du gouvernement, un quasi monarque, images archaïques et troubles, ou, parmi les autres gouvernants (exécutif, législatif), un être humain responsable, prudent, probe, sage, une sorte de médiateur politique au plus haut niveau. Un régime présidentiel n'est-il pas fort imprudent en son principe même ? Ne faudrait-il pas revoir l'équilibre des pouvoirs au profit de la démocratie c'est dire du pouvoir par et pour le peuple ? Toutes ces questions nous nous les posons et nous nous les poserons. au cours des mois suivants Mais l'embrasement actuel des esprits et l'illusion de l'apparente simplicité de la situation sont tels qu'il faut d'abord voir les choses d'en haut et prendre un peu de recul avant de se lancer dans l'action. Arrêt sur images, sur pensées, croyances, passions, folies, terrifiantes. Cette semaine, je vous parlerai donc simplement de la vertu de tolérance.
Le texte qui clôt le célèbre Traité de la Tolérance de Voltaire ne cesse de me trotter dans la tête ces derniers temps et je voudrais le donner, (ou du moins des extraits) à nos lecteurs ; car c'est un texte de dimension " hautement politique " et, malheureusement, absolument d'actualité.
Un des points fondamentaux de la pensée des Mauves, c'est de faire un devoir aux politiques de se donner les moyens, coûte que coûte, au sens propre, de créer les conditions civiles, sociales, culturelles, politique, par des voies légales, de faire régner une véritable tolérance dans notre pays. C'est à dire partout dans le monde. Je mondialise un peu vite ? de travers ? Ou j'ai la folie des grandeurs ? Mais qui ose encore croire, et sans faire de mauvaise littérature, ou sans se mettre la tête sous le sable, que ce qui se passe en un point du globe n'a pas une répercussion sur une autre portion de cette infime particule qu'est la terre ?
Les interactions d'une culture à l'autre sont un phénomène devenu d'une façon irréversible, universel. C'est à la fois un énorme danger et une chance qu'il faut attraper par les cheveux.. Il nous faut donc déployer toutes les forces de notre esprit (de nos esprits conjugués et dialoguant, avec rigueur, sans aucune complaisance, ni aucun esprit polémique, ni aucune pensée intéressée derrière la tête), pour analyser, et comprendre les causes et les effets des phénomènes, et transformer le danger en chance, chance de paix, de respect de l'intégrité des personnes, et la construction des sociétés qui ne lèsent pas les personnes Il ne s'agit en aucun cas de pouvoir en disserter doctement comme Pangloss, ni de se perdre, dans le désordre apparent des événements comme Candide, affolé ou ébahi, jeté dans la mêlée sans rien comprendre, ni de se placer du point de vue du dictateur qui manipule les masses, en les dominant par la terreur ou l'emballement collectif de passions irraisonnées, mais d'être à même d'agir, sur le présent, le présent et le rendre plus doux à chacune et chacun. Le bonheur ne serait-il pas à tout le monde ? Comment, par quels moyens se dégager de cet engrenage mortel ? et d'abord par quel mode de pensée faut-il procéder ? N'avons-nous pas des modèles de pensée politiques à foison depuis près de trois siècles ? Pourquoi aller chercher Voltaire ?

Nous comprendrions mieux ce qui se passe ailleurs, si nous osions regarder un peu en arrière, dans notre propre histoire européenne. Il me semble que nous devrions regarder davantage dans notre passé proche ou lointain, ici même, sur notre sol familier, revisiter notre histoire nationale, nos guerres de religions, nos théocraties, nos conquêtes européennes, impériales et coloniales, nos arrogances et nos intérêts économiques cachés sous la foi ou sous l'idée de la nation, de gloire, de prestige, nos inquisitions, nos cruautés insensées, nos fanatismes, nos anciennes disputes et controverses, notre justice longtemps démente, ivre de tortures, notre traque des hérésies. Tant que nous y serons, nous pourrons regarder tout près, très près, juste derrière nous dans le siècle qui vient de nous quitter. Nous avançons péniblement parmi des décombres nauséabonds, mais si nous avons décidé de faire de la politique, il nous faut d'abord oser voir clair. Nous émergeons à peine, mais nous émergeons quand même. Alors osons poser des questions de fond.
Nous critiquons à juste titre les théocraties. Mais en France la séparation de l'Eglise et de l'Etat est relativement récente, Aujourd'hui encore les Eglises jouent, en politique un rôle très important, beaucoup plus qu'officieux. Je peux rappeler un souvenir pas si vieux que ça, en 1942, dans un grand lycée parisien, un aumônier avait essayé d'obtenir de la directrice l'installation d'un confessionnal dans le couloir à côté du bureau de la Surveillante Générale. Et encore, dans les années 60, un prêtre rôdait dans les allées de ce lycée de banlieue. Détails ? non. Dans un pays démocratique Et républicain, il est clair que l'Eglise catholique (pour ne parler que d'elle) ne cesse de vouloir jouer un rôle politique : la querelle pas si ancienne que ça entre l'école publique et l'école privée à forcé la gauche à composer sur un point fondamental. La question du voile à l'école a soulevé des polémiques violentes, mal résolues, on le voit peut-être mieux enfin aujourd'hui. Le simple bon sens s'est vu empêché de se manifester au nom d'arguments faux, spécieux, douteux, relevant plus du compromis diplomatique, et assaisonné d'une pointe de sexisme soigneusement caché, d'une perversion éclatante à qui avait l'oeil bon. C'est tout juste si les " républicains ne passaient pas pour ringards ", "qu'il est bon de se promener le visage à l'air et au soleil ! " disait en substance cette jeune afghane à peine sortie de sa prison "le tchadri". Car rien ne peut prévaloir contre cette expression de joie et de bien être, aucun sophisme, aucun texte, aucune éxégèse, produit par des tartuffes qui s'accommodent de viols sur les garçons comme (plus que) sur les filles, de violences, de haines de pouvoir absolu et sans condition, et qui s'appuie aveuglément sur un texte mal lu ou exploité à des fins de violence. La douceur de vivre, celle de le liberté radieuse, la liberté de marcher droit devant soi sans but; pour le simple bonheur d'exister, et de pouvoir le dire le crier le chanter, ne doivent-ils pas être à tout le monde ?

Mais revenons au Traité sur la tolérance écrit pour la défense d'un protestant, Jean Calas, accusé à tort d'avoir tué son fils parce qu'il avait l'intention d'abjurer et de se faire catholique. Il dut subir le supplice de la roue. Les dernières années de la vie de Voltaire (il avait 68 ans au moment de l'affaire) ont été pour une bonne part consacrées à la défense de personnes accusées, torturées, pour des questions d'hérésies. il remua ciel et terre pour réhabiliter la mémoire de Calas.
Je sais, le mot " tolérance " s'est usé avec le temps, il s'est affaibli, il a pris un sens ambigu. Peu importe ! il peut reprendre son sens plein, il faut le garder.

Le rapport avec la politique d'aujourd'hui ? Mais il est évident : à moins de tomber dans un système théocratique, une pensée politique ouverte ne peut tenir compte des religions quelles qu'elles soient et pour employer une expression un peu vieillotte, ne peut qu'être "laïque", c'est à dire , s'en tenir aux lumières de l'esprit, et de la raison. L'imperfection, sans doute, dûe à l'absence de recettes définitives fondées sur une tradition considérée comme sacrée,' beau prétexte pour qu'elle échappe à l'esprit critique) est ce qui fait son mérite même . C'est un gage de perfectionnement, de questionnement et de développement sans fin, afin de trouver des remèdes à nos faiblesses, et proposer des solutions meilleures, pour l'organisation des sociétés, le développement de l'être humain, de sa conscience et de ses capacités. Il est certes plus facile d'apprendre par cœur des textes, de les appliquer à la lettre ou d'en faire de subtiles et savantes exégèse, que de porter soi-même son témoignage sur la vie et de poser des valeurs, même modestes pour ici et maintenant.
L'histoire des sociétés montre à l'envie que les guerres de religions sont loin d'être finies, qu'il s'agisse de l'Irlande ou du Moyen Orient, de l'Asie centrale, de l'Inde. Faire de la politique peut signifier deux choses fort différentes, sinon opposées, aussi opposées que la théologie et la philosophie : s'appuyer sur une religion et imposer les principes moraux et sociaux qui en découlent, sans offrir aux êtres humainss LA marge d'invention qui leur est nécessaire, comme l'air ou a nourriture, soit organiser un espace culturel social relationnel commun qui ne contraigne ni homme ni femme ni enfant sauf dans les limites de la paix sociale, de la cohabitation sereine, des échanges, des dialogues. Le "contrains les d'entrer" n'a pas de place dans un pays gouverné raisonnablement, qu'on nomme démocratie, qui est tout de même la moins mauvaise des solutions politiques que les êtres humains aient jamais inventées. Ni sujets d'un prince, ni dominants ni dominés les uns par rapport aux autres, des je - sujets ou tout au moins, des êtres qui deviennent peu à peu des je sujets, conscients et consentants, reliés pas un contrat social mutuel volontaire, réfléchi, négocié de règles de coexistence pacifique, de tolérance. où en sommes-nous en Occident ?
En dépit de sa forme, une prière, mais chez Voltaire, cette forme est plutôt une expression rhétorique de l'indignation, cet appel est étonnamment d'actualité. C'est une clameur désespérée d'un être blessé dans sa confiance en l'homme, confiance que le spectacle du monde actuel rend objectivement très problématique. Voltaire nous a cependant laissé une philosophie encore opératoire : un pessimisme optimistequi me sert de repère :
"... Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr et des mains pour nous égorger Que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux et si égales devant toi. Que toutes ces petites nuances qui distinguent ces atomes appelés hommes nes oient pas des signaux de haine et de persécution; que ce ceux qui allument des cierges en plein midi pour t'adorer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil, :que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même choses sous un manteau de laine noire ; qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau… "
Je l'avais lu avec mes classiques au lycée; j'avais été alors choquée par les remarques d'un professeur excellent, brillant même, mais connu pour ses idées calvinistes très arrêtées, qui transparurent à cette occasion, car elle ne put s'empêcher de faire des remarques critiques, sur un ton un peu entendu, du ton supérieur de celui qui a des raisons supérieures, incompréhensibles au commun des mortels qui n'a pas la " foi " (et la bonne), sur ce " syncrétisme " qu'elle n'acceptait pas. Un peu plus tard j'eus en khâgne une camarade qui nous expliquait avec fougue dans les récréations, que nous passions à discuter philosophie dans l'austère cour du lycée Fénelon, qu'elle était au petit nombre des élus et que les catholiques qui l'entouraient étaient damnés (en gros toutes les autres). Elle pensait devenir missionnaire en Afrique.

"La tolérance est un choix, un idéal de comportement, un idéal de sociabilité politique; déplorer ce phénomène est déplorer la graduelle laïcisation du siècle. "(*)
L'homme ou la femme d'Etat doit être très attentif à protéger et développer cet art de vivre, et à en créer les conditions favorables, et le Parlement à veiller à faire de bonnes lois qui aillent dans ce sens.

Geneviève Pastre

N.B ce qui vient d'être dit est aussi valable, mutatis mutandis, pour tout irrationnel en politique, tout impératif irrationnel, qu'il soit ethnique, sexuel, économique, idéologique. reste à trouver le choix des moyens (ce qu'on appelle un programme): " L'homme est vraiment un chantier ".

(*) John Renwick dans son édition du fameux Traité.(PUF) 1999

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